24 images I octobre 2014
MONTREAL SONATA par Gérard Grugeau

Comme le décrit dans une langue somptueuse l’écrivain Junichirô Tanizaki, auteur d’un magnifique ouvrage1 sur la conception du beau dans la culture japonaise, « le beau a soin de l’ombre ». C’est cette pensée qu’inspire d’emblée le documentaire de Diane Poitras consacré à la nuit, ou plutôt aux nuits, tant cet espace de temps à la clarté aussi incertaine que vive est riche en résonances diverses. Avec ses effets de contrastes délicatement orchestrés par Carlos Ferrand et Julie Côté, Nuits est un écrin aux lueurs fuyantes et aux reflets profonds qui poétise le réel et ouvre sur la matérialité du monde. Au fil des images et des sons, on y sent osciller le pouls d’une énigme palpitante, charnelle, poreuse, celle de notre humaine condition, celle de la vie qui est partout, celle aussi d’une « communauté de songe et de fatigue », selon l’expression de Christian Bobin.

Tourné essentiellement à Montréal et dans le Bas du fleuve, le film est composé de courtes séquences à l’aune desquelles la vie se décline en vingt-sept variations. Par strates, il travaille le fragment comme le faisait Chantal Akerman dans Toute une nuit avec ses personnages emportés dans un maelstrom d’émotions au gré de leurs étreintes nocturnes. Ici aussi, le désir, la peur et la solitude tissent le quotidien ombreux des naufragés de la nuit que croise la caméra. À la sérénité des uns répond la fragilité des autres. Il y a le calme du photographe qui, lors de ses escapades, tient ses démons à distance en rendant aux êtres toute leur densité sur la pellicule, la virtuosité tranquille du boulanger qui pétrit son pain avec amour sous la lumière crue des néons, la joie du camionneur heureux d’une marginalité qui lui permet de s’évader sur les routes alors que la ville sommeille. Mais il y a aussi les paroles de détresse recueillies sur les lignes téléphoniques, les cauchemars d’une jeune femme qui a vu sa vie basculer suite à un drame familial, les confidences d’une prostituée prise dans le cycle infernal de la drogue, le sentiment de révolte d’une jeunesse qui découvre dans la rue la légitimité de la violence, les regrets d’une femme atteinte de cécité qui doit désormais vivre avec l’absence de toutes choses, les réflexions d’un pianiste qui « peine à laisser tomber l’intelligence qui organise », tout en évoquant Beethoven et les pièces musicales liées à la nuit, généralement structurées en boucles. Cinéma et musique : l’opus en noir et blanc de Diane Poitras a les impulsions alertes et lentes d’une sonate au clair de lune, la grâce mélancolique des nocturnes à l’écoute de l’intime et du monde. 

S’il manque parfois une vraie singularité aux bribes d’existence que la caméra soustrait au réel à la faveur de quelques commentaires, le film fait sa marque par la forme libre qu’il propose. Souvent d’ailleurs, ce sont les séquences silencieuses qui s’avèrent au plus près du mystère de la nuit : un père qui rendort un bébé en le berçant avec son pied, des corps nus après l’amour, un couple embrasé par le désir, un homme qui lit. Mais c’est surtout par sa subtile architecture qui met en place tout un réseau d’associations d’images et de paysages sonores, que la cinéaste parvient à sculpter d’étonnants territoires, parfois aux limites de l’abstraction et de l’hallucination. Sans doute parce qu’au creux de la nuit, la nitescence ténue qui nimbe la matière vivante du monde appelle naturellement un glissement vers le rêve. Un travelling sur une forêt qui glisse et s’emporte au son d’un piano, la tôle ondulée d’un wagon de train qui fend l’espace, des visions fantomatiques qui défilent à travers des vitres embuées sur un sanglot de guitare, les ombres des arbres sur l’asphalte sous un concert de grillons, un feu de bois sur la grève saturée d’étincelles, une raffinerie échoué dans le paysage urbain, exhibant fièrement les grandes orgues d’une ère industrielle en déclin : la caméra se plaît ainsi à sublimer la vie, modelant au gré de ses motifs les nuances infinis d’une lumière aussi indigente qu’ardente, épuisée qu’éveillée. Souvent en retrait, étouffés, voilés, le son et la musique participent du voyage et s’imposent à l’occasion au premier plan pour jouer soudain le jeu du paysage, en exacerber les contours et donner une couleur à la poignante mélancolie des choses. Parfois, tout se brouille et l’ordre des sensations s’en trouve bousculé : voir et entendre, entendre et voir… 

On l’aura compris, dans sa démarche artistique, Nuits relève d’une véritable expérience immersive qui fait autant appel à l’intelligence intuitive qu’à la clairvoyance des sens. En cela, le film rejoint Junichirô Tanizaki et ses préoccupations d’esthète : « Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. »2 C’est ce rendez-vous avec l’alchimie du cinéma que nous offre Diane Poitras.

1. Junichirô Tanizaki, Éloge de l’ombre, 1976. Traduction française aux Éditions Verdier, 2011.
2. Idem, p.64.